On ne peut pas parler du recrutement des jeunes ultra-orthodoxes comme si Israël se trouvait encore dans la situation qui précédait le 7 octobre 2023.
Depuis cette date, Israël affronte une guerre longue et menée sur plusieurs fronts. Des soldats du service régulier ont vu leur service prolongé, tandis que des dizaines de milliers de réservistes ont été rappelés à plusieurs reprises. Certains ont passé des centaines de jours sous l’uniforme, loin de leur travail, de leur épouse et parfois de leurs enfants en bas âge.
Ce sont souvent les mêmes hommes et les mêmes familles qui supportent encore et encore l’essentiel de la charge. Ils servent pendant plusieurs mois, rentrent chez eux pendant une courte période, puis sont de nouveau rappelés faute d’effectifs suffisants pour les remplacer.
Dans ces conditions, la demande de Tsahal d’élargir le recrutement, y compris au sein de la population haredi, n’est pas une lubie politique. Elle répond à un besoin opérationnel réel.
Le chef d’état-major, Eyal Zamir, l’a déclaré explicitement en janvier 2026 : le recrutement du public ultra-orthodoxe est à la fois « un besoin opérationnel, une nécessité et une obligation morale envers tous ceux qui servent », afin de mieux répartir la charge entre les différentes composantes de la population.
En mai 2026, de hauts responsables de Tsahal avertissaient également que, sans augmentation du recrutement haredi, l’armée risquait de faire face à une grave pénurie de personnel, alors que les soldats du service régulier et les réservistes étaient déjà fortement éprouvés. Les estimations présentées à cette période évoquaient même un manque pouvant atteindre 17 000 soldats réguliers en 2027.
Il ne s’agit donc pas d’une רדיפה, d’une « persécution » des ultra-orthodoxes, contrairement à ce qu’affirme Arié Déri. Une persécution consiste à poursuivre une population en raison de son identité ou de ses croyances. Ici, l’État demande à une partie croissante de la population de participer à un effort de défense devenu indispensable, alors que d’autres citoyens paient déjà un prix humain, familial, professionnel et parfois tragique.
Cela ne signifie pas qu’il faille nier l’importance de l’étude de la Torah ni enrôler indistinctement tous les étudiants des yeshivot. Il est légitime de discuter des exemptions accordées à un nombre limité d’étudiants réellement assidus et remarquables. Il est également indispensable que Tsahal propose des cadres adaptés permettant aux soldats haredim de respecter pleinement leur mode de vie, ce que l’armée affirme développer à travers des unités et des formations spécifiques.
Mais prétendre qu’après le 7 octobre, des milliers de jeunes hommes pourraient rester durablement en dehors de tout service — y compris lorsqu’ils n’étudient pas véritablement à plein temps — tandis que les mêmes réservistes quittent sans cesse leur famille, n’est plus défendable moralement.
On peut respecter profondément la Torah tout en considérant que la défense du pays et la protection de ses habitants constituent elles aussi une mitsva et une responsabilité collective.
La véritable question n’est donc pas de savoir si l’on veut « persécuter » les haredim. Elle est de savoir combien de temps une société peut continuer à demander toujours davantage aux mêmes citoyens, tout en dispensant collectivement d’autres citoyens d’un devoir devenu vital.
Après le 7 octobre, le débat ne porte plus seulement sur l’égalité abstraite devant la loi. Il porte sur la capacité concrète de Tsahal à défendre Israël, à remplacer les soldats épuisés et à permettre à des pères et des mères de famille de retrouver enfin leurs proches.
A quand remonte les manifestations liées a l’emprisonnement de supposés deserteurs ultra orthodoxes. Est-ce un phenomene nouveau de l’annee 2026 ou est-ce que cela existait deja ?
Non, ce phénomène n’est pas nouveau en 2026
Les manifestations ultra-orthodoxes organisées après l’arrestation ou l’emprisonnement de jeunes considérés par l’armée comme des déserteurs ou insoumis — en hébreu עריקים ou משתמטים — existent depuis de nombreuses années.
On en trouve des exemples bien documentés au moins depuis 2015, puis régulièrement en 2016, 2017, 2018, 2019, 2020, 2023 et 2025.
Quelques précédents
- 2 février 2015 : après l’arrestation d’un jeune ultra-orthodoxe refusant de servir, des centaines de manifestants bloquent des routes à Ashdod, Hadera, Bnei Brak, Elad et ailleurs. Une cinquantaine de personnes sont arrêtées.
- 21 août 2016 : des troubles éclatent à Jérusalem et Beit Shemesh après l’arrestation d’un jeune considéré comme déserteur.
- 2017 : plusieurs grandes vagues de manifestations du פלג הירושלמי — le “courant de Jérusalem”, notamment en février, mars, octobre et novembre. Les protestations concernent à la fois la conscription et l’arrestation de jeunes refusant de se présenter.
- 2018-2019 : de nouvelles manifestations ont lieu à Jérusalem et Bnei Brak. Le 24 juillet 2019, par exemple, des centaines de personnes manifestent à Jérusalem après l’arrestation d’un jeune haredi déclaré déserteur.
- Décembre 2020 : des manifestants bloquent la route 4 à la suite de l’arrestation d’un déserteur ; treize manifestants sont arrêtés.
- 2023 : des centaines de membres du Peleg Yerushalmi manifestent à Bnei Brak après l’arrestation d’un étudiant de yeshiva considéré comme déserteur parce qu’il avait refusé de se présenter au centre de recrutement.
- 2025 : plusieurs manifestations ont déjà lieu contre l’arrestation de jeunes n’ayant pas répondu aux convocations militaires, notamment en juillet et août.
Pourquoi a-t-on l’impression que c’est nouveau en 2026 ?
Ce qui paraît nouveau en 2026, ce n’est donc pas le principe de manifester après l’arrestation d’un déserteur, mais plutôt l’ampleur et l’élargissement du mouvement.
Historiquement, ces manifestations étaient principalement organisées par des groupes relativement minoritaires et radicaux, surtout :
- le פלג הירושלמי — Peleg Yerushalmi ;
- certains groupes de la עדה החרדית — Edah Haredit ;
- des groupes encore plus radicaux gravitant autour d’eux.
Le Peleg Yerushalmi, séparé progressivement du courant lituanien principal à partir de 2012, a fait du refus de se présenter aux bureaux de recrutement et de la mobilisation après les arrestations l’un de ses principaux modes d’action.
En 2025-2026, la question a pris une dimension beaucoup plus large en raison de la fin du régime général d’exemption, de l’envoi de convocations à un plus grand nombre de jeunes haredim et de la reprise ou de l’intensification des arrestations.
En juin 2026, les manifestations ont parfois réuni des milliers de personnes, avec des blocages coordonnés, des convois automobiles depuis plusieurs villes et des rassemblements devant la prison militaire 10.
Surtout, certains rassemblements de 2026 ne sont plus seulement soutenus par le Peleg Yerushalmi. Des groupes plus centraux du monde haredi, notamment liés à Agoudat Israël et à certaines grandes dynasties hassidiques comme Gour, ont participé ou soutenu des mobilisations contre les arrestations.
La réponse la plus exacte
On peut donc écrire :
Les manifestations contre l’emprisonnement de jeunes ultra-orthodoxes considérés comme déserteurs ne sont absolument pas un phénomène né en 2026. Elles existent de manière récurrente depuis au moins le milieu des années 2010, particulièrement sous l’impulsion du Peleg Yerushalmi. Ce qui est relativement nouveau en 2025-2026 est leur fréquence, leur ampleur nationale et l’implication de secteurs plus importants et plus centraux du monde ultra-orthodoxe.
Il faut aussi employer avec prudence le mot « supposés » : juridiquement, les autorités militaires les qualifient de עריקים, mais les intéressés et leurs dirigeants contestent souvent cette qualification, estimant qu’ils devraient bénéficier d’un statut d’étudiant en Torah ou qu’ils ne reconnaissent pas l’obligation de se présenter.
Que disait le rav Ovadia Yossef a propos de l’enrollement des jeunes etudiants en torah dans l’armee israelienne ?
La position du rav Ovadia Yossef זצ״ל était assez claire, mais elle reposait sur une distinction essentielle entre les véritables étudiants en Torah et les jeunes qui ne sont pas réellement engagés dans l’étude.
1. Pour celui qui étudie sérieusement : priorité absolue à la Torah
Le rav Ovadia défendait fermement le statut de « Torato omanouto » — תורתו אומנותו, celui dont l’étude de la Torah constitue véritablement l’occupation principale.
Il considérait que contraindre ces étudiants à quitter la yeshiva pour rejoindre l’armée constituait une grave atteinte au monde de la Torah. Après l’annulation de la loi Tal par la Cour suprême en 2012, il déclara notamment :
« אין עם כזה נאמן לקדוש ברוך הוא… אלפים ורבבות עוסקים בתורה… איזו שמחה לקדוש ברוך הוא »
En substance :
« Il n’existe pas de peuple aussi fidèle au Saint béni soit-Il : des milliers et des dizaines de milliers étudient la Torah… Quelle joie cela procure au Saint béni soit-Il ! »
Il s’opposa donc catégoriquement à un enrôlement général qui arracherait les véritables étudiants aux yeshivot.
En janvier 2013, face au projet d’imposer le service militaire ou national aux étudiants des yeshivot, il alla jusqu’à dire que les jeunes devraient peut-être quitter Israël plutôt que d’être contraints d’abandonner leur étude. Cette déclaration très dure visait explicitement les étudiants de yeshiva, et non nécessairement tous les jeunes haredim sans distinction.
2. Mais celui qui ne travaille pas réellement dans l’étude devait servir
Selon plusieurs témoignages familiaux et des proches du rav Ovadia, il ne considérait pas que l’appartenance au monde haredi suffisait, à elle seule, pour justifier l’exemption.
Son gendre, le rav Yaakov Chikotai, rapporte ainsi ses paroles :
« התורה קודמת להכול. ללמוד תורה זה העיקר, אבל אם אתה לא לומד תורה — לך תתגייס. »
Traduction :
« La Torah passe avant tout. Étudier la Torah est l’essentiel. Mais si tu n’étudies pas la Torah, va t’engager. »
Selon le même témoignage, le rav Ovadia demandait également aux personnes qui souhaitaient entrer dans l’action politique auprès de lui :
« קודם תתגייסו ואחר כך תבואו אליי »
« Faites d’abord votre service, puis venez me voir. »
Cette lecture est également confirmée par des membres de sa famille : l’idée selon laquelle même un jeune qui ne fait rien ne devrait jamais servir est présentée par certains de ses descendants comme une déformation ultérieure de sa position.
Sa position, résumée fidèlement
On pourrait la formuler ainsi :
בחור שבאמת לומד תורה בהתמדה — אין לגייס אותו. מי שאינו לומד באמת — עליו להתגייס, במסגרת שתאפשר לו לשמור תורה ומצוות.
« Un jeune homme qui étudie véritablement et assidûment la Torah ne doit pas être enrôlé. Celui qui n’étudie pas véritablement doit servir, dans un cadre lui permettant de respecter la Torah et les mitsvot. »
Il ne soutenait donc ni :
- l’enrôlement indistinct de tous les étudiants des yeshivot ;
- ni, apparemment, une exemption générale accordée automatiquement à tout jeune haredi, même inactif.
Une précision importante
Il faut éviter de confondre les déclarations du rav Ovadia avec celles de ses fils, notamment le rav Yitzhak Yossef. Ce dernier a tenu à différentes périodes des propos parfois contradictoires : en 2013, il disait que celui qui n’étudiait pas devait servir dans un cadre religieux adapté ; plus récemment, il a également affirmé que même un jeune haredi oisif ne devrait pas entrer dans l’armée actuelle. Ce durcissement ne prouve pas que telle était exactement la position personnelle de son père.
Conclusion : le rav Ovadia Yossef défendait farouchement les לומדי תורה, ceux qui étudient vraiment. Mais la formule qui lui est attribuée de manière répétée est bien : « מי שלא לומד — שיתגייס », « celui qui n’étudie pas doit s’engager ».
Leave a comment